"Les territoires au cœur de la réussite française "
Retour sur la rencontre avec Xavier Bertrand le 20 août 2026 à Granville
Travail, ascenseur social, santé, industrie, jeunesse, organisation de l’État ... Pendant près de deux heures, les échanges ont porté sur quelques-unes des questions qui traversent aujourd’hui le débat public français. Avec, en toile de fond, une interrogation commune : quelle place donner aux territoires dans la transformation du pays ?
La rencontre a ainsi permis d’aborder plusieurs des tensions qui traversent la société française telles que le sentiment de déclassement, les difficultés d’accès à l’emploi et aux soins, la relation entre l’État et les collectivités, la transformation de l’économie, mais aussi la place que peuvent encore prendre les jeunes dans la vie publique. L’intérêt de la soirée tenait moins à l’addition de ces sujets qu’au fil qui les reliait, à savoir la capacité à agir localement sur des problèmes qui sont souvent pensés à l’échelle nationale.
« Rien n’est jamais écrit » : une première question, celle des parcours
La première partie de l’échange est partie du titre du livre publié par Xavier Bertrand en 2025, Rien n’est jamais écrit. L'occasion de revenir sur un parcours politique qui, selon lui, ne relevait pas d'une trajectoire toute tracée. Xavier Bertrand a d'abord été entrepreneur dans les assurances avant de progressivement s'impliquer en politique. Après plusieurs mandats d'élu local, il est devenu secrétaire d’État, ministre, puis président du Conseil régional des Hauts-de-France.
La question posée était dès lors celle de savoir si la France permet-elle encore, en 2026, des parcours qui ne sont pas écrits à l’avance ?
Xavier Bertrand estime que cela reste possible, tout en considérant que l’ascenseur social fonctionne aujourd’hui plus difficilement. Il cite plusieurs facteurs susceptibles de faire la différence : l’éducation familiale, le parcours scolaire et universitaire, le brassage social, mais aussi l’engagement. Dans son propre parcours, il revient sur l’importance de Saint-Quentin et de l’engagement local. Une manière de commencer la soirée par une question qui dépasse finalement son seul itinéraire : que reste-t-il, aujourd’hui, de la promesse républicaine selon laquelle l’origine sociale ne devrait pas déterminer entièrement la destinée ?
Le travail, entre nécessité économique et aspiration sociale
La discussion s’est ensuite déplacée vers le travail. Un sujet que Xavier Bertrand présente comme révélateur d’un malaise plus large : celui de familles qui travaillent mais qui rencontrent malgré tout des difficultés à vivre correctement, et celui de parents qui redoutent que leurs enfants connaissent des conditions de vie moins favorables que les leurs.
Le constat posé est celui d’un double sentiment de déclassement. Dans cette perspective, le travail n’est pas seulement abordé comme une source de revenus. Il est aussi associé à l’émancipation, à la progression sociale et au sentiment d’avoir une place dans la société.
Revenant sur son élection à la présidence des Hauts-de-France en 2015, Xavier Bertrand rappelle avoir placé l’emploi au centre de sa campagne. Pour lui, le chômage constitue l’une des causes de la colère et du repli.Une autre question apparaît alors : celle du taux d’emploi. Plutôt que de concentrer le débat sur la seule durée du travail, il estime qu'il faut aussi s'interroger sur le nombre de personnes qui peuvent effectivement entrer dans la vie professionnelle, notamment les plus jeunes.
La relation entre l’administration et les entreprises a également été abordée. Xavier Bertrand propose, sur ce point, de réduire la logique de contrôle et de simplifier les démarches, afin de faciliter davantage l’initiative économique.L’idée tient en une formule qu’il a employée au cours de la rencontre : faire en sorte que « le parcours du combattant laisse place au tapis rouge » pour les entrepreneurs, non par la multiplication des aides, mais par une simplification du cadre administratif.
La République des territoires : jusqu’où décentraliser ?
C’est probablement autour de cette question que les échanges ont trouvé leur principal fil conducteur. Fort de son expérience d’élu local et de ministre, Xavier Bertrand a développé la notion de « République des territoires » : une organisation dans laquelle certaines décisions seraient davantage prises au plus près du terrain.Il ne s’agit pas, dans les termes employés lors de la rencontre, de supprimer l’État mais d’en redéfinir le périmètre : un État recentré sur ses missions essentielles, laissant davantage de responsabilités aux collectivités, aux acteurs économiques et aux associations.Il résume cette conception ainsi :
« Nous devons passer d’un pays centré sur sa capitale, à un pays-capitale, où chaque territoire est considéré, où chaque citoyen sur chaque territoire voit que l’État est là pour lui. »Cette proposition pose une question institutionnelle de fond : jusqu’où peut-on décentraliser sans perdre la cohérence nationale des politiques publiques ?
Sur ce point, plusieurs pistes ont été évoquées : confier davantage de responsabilités aux Régions en matière de formation professionnelle, faire évoluer la gouvernance des Agences régionales de santé, renforcer le rôle des Départements dans le médico-social.
Xavier Bertrand a également évoqué la création d’un conseiller territorial unique, qui rapprocherait les responsabilités aujourd’hui exercées aux niveaux régional et départemental.
Derrière ces propositions se trouve une même logique : rapprocher la décision de ceux qui connaissent les réalités locales.
La question reste toutefois vaste : comment répartir les compétences, les moyens et les responsabilités entre l’État et les collectivités ? Et surtout, comment éviter que la décentralisation ne se traduise simplement par un déplacement des difficultés administratives ?
Des transitions qui ne se vivent pas partout de la même manière
La discussion s’est ensuite élargie aux grandes transformations auxquelles le pays est confronté : réindustrialisation, transition écologique, agriculture, numérique, mais aussi vieillissement de la population et évolution des modes de vie.
Sur ces sujets, une idée revient : un même objectif national peut nécessiter des réponses différentes selon les territoires.
Xavier Bertrand a notamment évoqué l’expérience des Hauts-de-France à travers la démarche Rev3 et les projets liés à la décarbonation et à la réindustrialisation. Mais la transition ne se résume pas à l'industrie ou à l'énergie. Elle est également démographique. Dans un territoire comme celui du Sud Manche, les questions d’accueil des jeunes familles, de logement, de garde des enfants ou encore de maintien des services deviennent directement liées à l’attractivité et à l’avenir des communes. Autrement dit, derrière les grandes transitions nationales se trouvent des réalités très locales : où habiter, où travailler, où se soigner, où élever ses enfants.
Santé : former davantage, mais aussi retrouver du temps médical
La question de l’accès aux soins a naturellement trouvé une résonance particulière dans une rencontre organisée dans un territoire rural et littoral.
Ancien ministre de la Santé, Xavier Bertrand a rappelé les mesures prises lorsqu’il était au gouvernement, notamment l’augmentation du numerus clausus, qu’il situe de 5 550 à 7 500.Il estime nécessaire de poursuivre l’effort de formation, tout en reconnaissant que les effets d’une telle politique ne peuvent être immédiats.La discussion a également porté sur les étudiants français qui partent se former à l’étranger, ainsi que sur les conditions d’accès aux études médicales.
Mais la question démographique n’est pas la seule. Il y a aussi celle du temps médical. Une partie du temps des professionnels de santé étant consacrée à des tâches administratives, Xavier Bertrand propose d’en transférer certaines, notamment grâce aux outils numériques et à l’intelligence artificielle. L'enjeu est alors moins de demander toujours davantage aux professionnels que de réfléchir à la manière de leur permettre de consacrer davantage de temps à leur cœur de métier.
Une dernière question : quelle place pour la jeunesse ?
La soirée s’est achevée sur une question qui traverse finalement tous les sujets précédents : celle de la jeunesse.
Comment donner envie de s’engager lorsque la confiance dans les institutions s’érode ? Comment convaincre que l’action publique peut encore modifier concrètement les choses ?
Ce que Xavier Bertrand adresse aux jeunes tient davantage de l’invitation que de la recette : s’engager, agir, ne pas considérer que tout est joué d’avance.
Cette idée rejoint d'ailleurs le titre de son ouvrage, Rien n'est jamais écrit, qui constitue le point de départ de son récit personnel et politique.
Ce que l’on retient de la soirée
Au terme de la rencontre, il reste moins une réponse unique qu’une série de questions. Comment restaurer l’ascenseur social ? Comment faire en sorte que le travail permette réellement de progresser ? Jusqu’où décentraliser ? Comment maintenir l’égalité d’accès aux services publics tout en tenant compte des réalités locales ? Comment réindustrialiser sans opposer économie et transition écologique ? Comment enfin redonner aux jeunes le sentiment que leur engagement peut avoir une portée réelle ?
La rencontre aura surtout permis de les replacer dans un cadre concret : celui des territoires. Car c’est souvent là que les grandes questions nationales deviennent très concrètes.
C’est à partir de cette réalité, plus quotidienne que théorique, que le Cercle de Réflexion du Sud Manche a choisi d’organiser cette rencontre. Et c’est peut-être là que se situe le véritable enjeu des territoires : non pas revendiquer une place à part dans la République, mais prendre toute leur part à la manière dont la France répond aux défis qui viennent.